La « Marianne », tout un « art du timbre-poste gravé »

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La gravure en taille-douce sur un timbre de 1966, dessiné et gravé par Pierre Béquet.

Le salon du timbre, de l’écrit et de la collection Paris-Philex 2024, organisé du 30 mai au 2 juin à la Porte de Versailles, est l’occasion de la mise en vente de nouveaux timbres, et accueille, outre une compétition philatélique et une grande bourse aux timbres, tout un programme d’animations parmi lesquelles une conférence organisée le jeudi 30 mai, de 15 heures à 15 heures 45, sur « L’art du timbre-poste gravé en taille-douce ». Un art qui a été inclus à l’inventaire national du patrimoine culturel et immatériel fin 2023. Interviendront dans ce cadre Pascal Rabier, président de l’association Art du timbre gravé (ATG), le graveur Christophe Laborde-Balen, et Monika Nowacka, responsable des collections philatéliques au Musée de La Poste de Paris.

Si les timbres d’usage courant sont à l’heure actuelle emblématiques de la taille-douce, cela n’a pas toujours été le cas, puisque la Cérès de 1849 a été imprimée en typographie. Mais reprenons le cours de l’histoire.

Les premiers timbres mis en service en France, le 1er janvier 1849, sont à l’effigie de Cérès, et conçus à l’Hôtel des monnaies de Paris, tout un symbole.

Après le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte, qui dissout l’Assemblée nationale le 2 décembre 1851, le ministre des finances de l’époque décide de remplacer ces vignettes par des timbres représentant le nouveau chef de l’Etat. Napoléon III devient ainsi la première personnalité timbrée de son vivant en France. Pétain renouvela l’expérience au siècle suivant.

Monnaie, médaille, sceau… Pas étonnant que l’administration postale ait fait appel aux meilleurs graveurs de leur temps pour la réalisation de ses timbres, Grand Prix de Rome – de Louis-Oscar Roty (1875) à Pierre Béquet (1960), en passant par Jean Delpech (1948) ou René Quillivic (1950) –, meilleurs ouvriers de France – Eugène Lacaque (1955 et 1957), Raymond Coatantiec (1968), Pierre Albuisson (1979 et 1986), Jacques Jubert (1986), Line Filhon (1997), Louis Boursier (2011) –, ou membres de l’Académie des beaux-arts (section gravure) – Paul Lemagny, Démétrius Galanis, Claude Durrens (membre correspondant)…

A chaque époque son concours

Au fil du temps s’enchaînent pour les timbres « courants » – que l’on peut apposer aux timbres « de collection » ou aux « commémoratifs divers » – les types Paix et commerce (ou « Sage »), Mouchon, Semeuse, Paix, Mercure, Iris, Cérès (de nouveau), Arc de Triomphe, Coq (dit « d’Alger »), Marianne (dite « d’Alger »), Cérès (encore), Marianne, Moissonneuse, Coq (de Decaris), etc. affublés des symboles républicains : bonnet phrygien, couronne de laurier, épis de blé, cocarde tricolore…

Panorama des timbres d’usage courant qui se sont succédé au fil des ans, du plus récent au plus ancien.

L’ingénieur de recherche à l’EHESS Michel Coste et l’historien Alain Chatriot observent dans leur Guide de lecture du panorama des timbres-poste de France 1849-2001 (La Poste, 2002), qu’« entre la Cérès de 1849, reprise en 1870, et le timbre représentant les allégories de la paix et du commerce dominant le monde (type Sage), des visions différentes du régime républicain existent », alors que trois régimes politiques se succèdent durant cette période qui va de 1849 à 1878.

Concernant la Sabine et la Liberté, les deux chercheurs constatent que « ces deux derniers timbres ont en commun qu’ils constituent une reprise d’une certaine vision de l’art classique et de la personnification allégorique de la France républicaine », qui finalement perdure au XXIe siècle.

Curieusement, ces timbres d’usage sont souvent désignés par les philatélistes du nom de leur créateur : on parlera des types Sage (pour Jules-Auguste Sage) ou Mouchon (Eugène), de la Marianne de Gandon (Pierre), de Dulac (Edmond), de Muller (Louis), de Cheffer (Henry), de Béquet (Pierre).

A chaque époque son concours. En 1920, par exemple, le « programme du concours public ouvert pour la création de trois nouveaux types de timbres-poste » signé par le sous-secrétaire d’Etat des postes et des télégraphes de l’époque, Louis Deschamps, stipule que « toute liberté est laissée aux concurrents (…). Toutefois, les artistes devront s’efforcer de magnifier, par leurs compositions, l’héroïque effort de la France pendant la guerre et son rôle historique dans le monde ».

« Une figure mythologique »

En 1954, le ministre des PTT André Bardon est « à la recherche d’un nouveau symbole exprimant l’âme même de la France » (Marianne de Cheffer, par Jean-Luc Trassaert, Yvert et Tellier, 1996). L’année suivante, c’est la Marianne de Muller qui est retenue : « Une tête de femme, de jolie femme, regardant un soleil levant, les traits calmes, sûre de son destin… Elle symbolise la République telle que nous la souhaitions, la République de la Paix, du progrès social, du progrès humain… », sans bonnet phrygien, mais arborant une couronne de feuilles de chênes.

Avant que le projet d’Henry Cheffer (1880-1957) ne voit le jour, un timbre posthume inspiré par une maquette qui avait participé au concours de 1954 !

Alain Chatriot explique (« Les timbres-poste : un révélateur de la difficile figuration des Républiques », « Cahiers Jaurès » 2016/1-2, n° 219-220, pages 21 à 35) que « la production philatélique française pour les timbres d’usage courant sur 150 ans peut être articulée autour de trois idées : la visibilité des ruptures de régime, des moments de diversification de la figuration choisie et, à partir de la Résistance, par une fidélité certaine à la figure de Marianne ». Avant de revenir sur l’esthétique du premier d’entre eux.

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« Le premier timbre émis en France en janvier 1849 représente une figure mythologique traditionnellement tenue comme étant celle de Cérès. Maurice Agulhon s’interrogeait d’ailleurs sur la signification de choix :Est-ce un hommage à l’agriculture ? Là encore le fait principal me semble plutôt le fait négatif : l’absence, ou même le refus, du bonnet phrygien”. Quelques années après, il insistait sur ce point : “Il existe des représentations très officielles et très répandues de la République française qui n’arborent pas le fameux bonnet. On ne la trouve ainsi coiffée ni sur le sceau de l’Etat que chacun peut voir sur les panonceaux de notaire, ni sur les médailles de la Légion d’honneur, ni sur le premier (et, donc, le plus célèbre) des timbres-poste français, la Cérès de 1849, ni sur les plus anciens des bustes de mairie” ».

Dali, Moretti, Garouste

Plus récemment, depuis 1989, les « Marianne » bénéficient d’un « qualificatif » qui repousse leur créateur ou créatrice dans l’ombre : la Marianne du bicentenaire (1989), la Marianne du 14-juillet (1997), la Marianne des Français (2005), la Marianne et l’Europe (2008), la Marianne et la jeunesse (2013, inspirée par le portrait d’Inna Schevchenko) et la Marianne l’engagée (2018) tendent à effacer leurs dessinateurs (et parfois graveurs) Louis Briat, Eve Luquet, Thierry Lamouche, Yves Beaujard, David Kawena et Olivier Ciappa, et Yseult Digan (YZ).

Pour s’en tenir à Marianne, cette dernière n’a pas manqué d’inspirer des artistes parmi les plus renommés, qui l’ont dessiné sur des timbres pour des séries d’usage courant – Jean Cocteau, Henry Cheffer, Albert Decaris – ou dans le cadre d’émissions ponctuelles – Salvador Dali, Raymond Moretti, Jean Effel, Gérard Garouste.

Projet de « Marianne » non émis signé Nicolas Vial (2013).

Il faudrait rajouter les noms de ceux qui ont participé sans succès aux divers concours, dont témoignent les maquettes des projets non retenus de Marianne conservées au Musée de La Poste, à Paris : Michel Ciry, Roger Excoffon, Carzou, Théo Thobiasse, Raymond Loewy, Pierre-Yves Trémois, Nicolas Vial, Patrice Serres, etc. Dont une bonne partie a été présentée dans le cadre d’une exposition organisée jusqu’au 15 janvier au Musée de La Poste intitulée « Marianne, les visages de la République ».

« Marianne » d’Excoffon, non émise (1977).

Tous ces timbres d’usage courant emblématiques ont la particularité d’avoir été imprimés en typographie jusqu’en 1960 (et un peu de lithographie durant la guerre franco-prussienne de 1870-1871), avec un intermède en taille-douce en 1945, avant que ce dernier procédé – aujourd’hui concurrencé par l’offset, l’héliogravure, la gravure assistée par ordinateur, moins coûteux « et sans doute mieux adaptés à des productions industrielles », comme le rappelle Monika Nowacka dans sa thèse de doctorat sur « La création artistique : le timbre-poste français gravé en taille-douce de 1928 à nos jours », soutenue en 2017 – ne soit définitivement adopté.

C’est cet « art du timbre-poste gravé en taille-douce » qui vient tout juste d’être inscrit, le 24 octobre 2023, à l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel (catégorie « savoir-faire ») par décision du ministère de la culture, sur la base d’un dossier présenté par l’association Art du timbre gravé.

Lancé en mars 2008, cet « inventaire » vise à répertorier des pratiques vivantes grâce à l’aide de communautés, de groupes et d’individus… Et donc, l’ATG précise qu’« une réflexion ultérieure devra s’engager afin de (…) demander à l’Unesco l’inscription sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité ».

Pascal Rabier, le président d’ATG, y croit, expliquant dès 2017 dans les colonnes de L’Echo de la timbrologie que « l’imprimerie chinoise en caractères mobiles en bois a été inscrite en 2010, de même que la xylographie chinoise, en 2009 ».

« Le Travail ». Epreuve de tirage non dentelé en bande de trois avec haut et bas de feuille. «  Tirage très rare ».  1 750 euros (vente Behr).

On notera que l’art du timbre-poste gravé en taille-douce rejoint dans cet inventaire plus d’une centaine de pratiques enregistrées dans la catégorie des « savoir-faire », comme l’enluminure, la gravure héraldique, l’héliogravure, la gravure des poinçons typographiques… ou le ramassage des simples en Bretagne et la pêche à la sardine de Saint-Gilles-Croix-de-Vie (Vendée)…

« Le Travail » rouge sur papier carton, « tirage du service intérieur en bloc de six bord de feuille », 2 500 euros (vente La Postale philatélie clôturée le 31 mai).

La taille-douce appliquée au timbre est presque centenaire. Concurrençant désormais l’impression typographique, c’est le 2 mai 1928 que la France a émis son premier timbre en taille-douce – à plat, l’impression se faisant avec des planches planes, à la presse à bras – au profit de la « Caisse d’amortissement » de la dette publique, surnommé par les collectionneurs « Le Travail ».

« La Rochelle », bloc de quatre coin de feuille daté du 20 septembre 1930, 372 euros (vente Behr de mai).

« Le Port de La Rochelle », paru en 1929, est le premier timbre imprimé en taille-douce rotative.

« Port de La Rochelle », timbre non émis, non dentelé brun noir, 1 800 euros (vente Roumet du 4 juin).

Puis, le premier timbre en taille-douce trois couleurs paraît en 1939 (six couleurs en 1960). L’héliogravure bénéficie d’un essai en 1931, avant de retrouver un rythme plus régulier à partir de 1966, tandis que l’offset ne pointe le bout de son nez qu’en 1987.

« Seize artistes dont un salarié de La Poste »

Marco Guerin relève, dans son très intéressant mémoire de master 2 rédigé en 2023 à l’université Jean-Moulin-Lyon-3 sous la direction de François de Vergnette, maître de conférences en histoire de l’art contemporain (« Les représentations des grandes figures de l’histoire de France dans la philatélie française, de 1923 à nos jours »), que « le premier timbre imprimé avec cette technique pour une personnalité est celui pour le centenaire de la mort du tisserand Joseph-Marie Jacquard en 1934, c’est aussi le premier timbre en taille-douce de petit format ».

Enfin, la Marianne de Cocteau, gravée par Decaris, émise le 23 février 1961, est le premier petit format d’usage courant tiré sur une presse taille-douce six couleurs.

« Marianne » de Cocteau, bande de six dont plusieurs exemplaires avec le rouge manquant.

La taille-douce reste le procédé d’impression utilisé jusqu’à la Marianne actuelle, dessinée par Olivier Balez et gravée par Pierre Bara, dévoilée par Emmanuel Macron le 7 novembre 2023 à l’imprimerie des timbres-poste de Périgueux (Dordogne) et mise en vente générale la semaine suivante.

« Marianne » d’usage courant actuelle d’Olivier Balez et Pierre Bara.

On relèvera que le premier timbre-poste du monde, le « Penny black » britannique à l’effigie de la reine Victoria, en vente dès le 6 mai 1840, était imprimé en taille-douce.

La « fiche d’inventaire » déposée au ministère de la culture précise que « la communauté des graveurs de timbres en taille-douce est actuellement en France composée de seize artistes dont un salarié de La Poste » : Pierre Albuisson, Pierre Bara, Yves Beaujard, Sophie Beaujard, Sarah Bougault, Louis Boursier, Elsa Catelin, Line Filhon, Louis Genty, Marie-Noëlle Goffin, Claude Jumelet, Christophe Laborde-Balen, André Lavergne, Sarah Lazarevic, Eve Luquet et le Norvégien Martin Mörck.

Ces artistes « réalisent à partir d’une photo sur acier une gravure au burin, à taille réelle et à l’envers, de la maquette du timbre. »

Contrairement à la typographie, ce sont les creux ou « tailles » qui impriment ; le relief de la gravure donne le blanc. On reconnaît la gravure au burin par la netteté du trait, par opposition à la pointe sèche, qui laisse, le long du sillon, des « barbes » retenant l’encre d’une manière irrégulière.

« Toujours courbé, l’œil sur sa loupe binoculaire »

Le livre Impression. Expressions (La Poste, 2003) décrit la suite du processus.

« L’empreinte du poinçon est transposée sur un petit cylindre d’acier doux nommé molette. Ainsi, d’un poinçon à plat avec un sujet en creux à l’envers, nous obtenons une molette cylindrique au sujet en relief et à l’endroit (…). Une fois le report de l’image obtenu sur la molette, cette dernière est à son tour cémentée et trempée [durcie]. Un second processus de transfert s’opère alors entre la molette et la future forme imprimante appelée virole. C’est un cylindre creux recouvert d’une couche de cuivre. L’action simultanée de la pression entre ces deux éléments cylindriques (…) a pour effet de transposer le sujet en relief à l’endroit de la molette en sujet en creux à l’envers sur la virole [pour une impression à l’endroit]. Cette opération de transfert se répète autant de fois » qu’il y a de timbres dans la feuille imprimée.

« La gravure », timbre dessiné et gravé par Decaris, paru en 1984. Personnage féminin gravant et outils de graveur.

La fiche d’inventaire poursuit : « La technique de gravure au burin nécessite une adaptation pour pouvoir s’appliquer au timbre. Alors que dans la méthode de gravure au burin classique, c’est le bras, l’épaule et même le corps du graveur dans son ensemble qui effectuent le mouvement, dans la gravure du timbre c’est un mouvement réduit de la main qui donne la sensation au graveur que le bloc d’acier devient mou comme du beurre : c’est un geste très doux, dans lequel il faut retenir le burin plus que forcer pour inciser le métal. La main, en s’inclinant, fait glisser le burin qui entaille le bloc sur des microns. Le graveur, toujours courbé, l’œil sur sa loupe binoculaire, ne voit en gravant qu’une infime partie du dessin. Il doit toujours avoir à l’esprit le dessin dans son ensemble, pour ne pas, par un trait malheureux, faire une erreur d’interprétation. Une adaptation intellectuelle du dessin est nécessaire pour arriver à rendre, par des croisements et des points, le volume d’un visage, d’un bâtiment, les variations de lumière et de couleur ».

« Chaque beau timbre est une gourmandise offerte à notre insatiable appétit d’art, écrivait le graveur Jacques Jubert en 1999 dans Le Monde des philatélistes, et chaque fois que nous en voyons apparaître dans un bureau de poste, c’est irrésistible. Il faut que nous en achetions quelques-uns », expliquant ce phénomène par « un goût inné et une fascination pour la gravure ».

« Le Radeau de la Méduse », magnifique timbre dessiné et gravé en taille-douce par Pierre Albuisson d’après l’oeuvre de Géricault, en prévente le jeudi 30 mai au salon Paris-Philex, à la porte de Versailles.

« On devrait ouvrir un album de timbres comme on pousse la porte d’une galerie d’art. La Poste à travers le timbre réalise une forme de mécénat d’art » : cette déclaration du graveur Pierre Albuisson qui accueillait le visiteur de l’exposition « A la pointe de l’art », proposée par le Musée de La Poste de Paris en 2021, élève le timbre au rang d’une œuvre d’art à laquelle la gravure donne toute sa noblesse.

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