Un paradoxal clivage démocratique en Europe

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Un Parlement européen solidement ancré à droite, avec, à l’extrême droite, des rangs plus nourris que dans la précédente législature, même s’ils sont pour l’instant répartis en groupes hétéroclites : c’est, à première vue, le tableau présenté par les élections qui se sont déroulées du 6 au 9 juin dans les vingt-sept pays de l’Union européenne. Le Parti populaire européen, qui rassemble les élus conservateurs et de centre droit, reste le groupe le plus puissant, tandis que les sociaux-démocrates perdent du terrain et que les partis verts et libéraux accusent un net recul, au profit de la droite radicale.

Un examen géographique offre cependant une autre grille de lecture. La montée de l’extrême droite est spectaculaire en Europe de l’Ouest, en particulier dans les vieilles démocraties qui ont connu des régimes totalitaires ou autoritaires au siècle dernier. Elle s’installe comme force politique dans les trois plus grands pays, par ailleurs membres fondateurs de l’Union : la France est évidemment le cas le plus frappant, avec des scores cumulés qui frisent 40 % des voix pour le Rassemblement national et les autres formations de droite radicale.

Mais en Italie aussi, le parti Fratelli d’Italia est arrivé en tête, confortant l’assise de la présidente du conseil, Giorgia Meloni. Beaucoup plus radicale, l’AfD fait une percée inquiétante en Allemagne, en particulier dans les Länder de l’Est (40 % des voix en Saxe), même si elle n’arrive que derrière la CDU-CSU au niveau fédéral. En Autriche, le FPÖ est en tête. En Belgique, les nationalistes ont infligé une lourde défaite au gouvernement ; seul contraste, le parti d’extrême droite de Geert Wilders a été battu par la gauche aux Pays-Bas.

Désillusion des électeurs

En revanche, les partis d’extrême droite et leur version illibérale d’Europe centrale postcommuniste ont reculé dans une région qui apparaissait comme leur berceau. En Pologne, le premier ministre, Donald Tusk, a réussi à transformer l’essai des élections nationales d’octobre 2023 : la coalition de centre-droit qu’il dirige s’est trouvée à nouveau en tête dimanche, devant le parti Droit et justice (PiS) qui, pendant huit ans, avait réussi à sérieusement entraver l’Etat de droit.

En Slovaquie, le parti du premier ministre, Robert Fico, émule de son voisin Viktor Orban, son homologue hongrois, a été battu par le parti progressiste. En Hongrie même, le Fidesz d’Orban reste solidement en tête mais perd pour la première fois du terrain face à la formation d’un nouvel opposant, Péter Magyar.

En Roumanie, une coalition de sociaux-démocrates et de libéraux bat largement le parti d’extrême droite, qui ne remporte que 15 % des voix. La désaffection à l’égard de l’extrême droite est également notable dans les pays nordiques, au profit des sociaux-démocrates.

Sans doute peut-on tirer de ces résultats la leçon d’une désillusion des électeurs face à l’expérience de l’exercice du pouvoir par les partis populistes. La guerre en Ukraine et la proximité de la menace russe ont aussi, dans ces régions, joué un rôle mobilisateur en faveur des partis résolument pro-européens, l’Union européenne et l’unité de ses membres étant donc perçues comme une protection.

Il ne serait pas injuste que ce nouveau clivage démocratique Est-Ouest modifie les équilibres autour de la table du Conseil européen, où l’influence personnelle du chancelier Olaf Scholz et du président Emmanuel Macron, affaiblis par le désaveu que leur ont infligé leurs électeurs, va se trouver diminuée.

Le Monde

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