La mort de Daniel Dennett, penseur du dialogue entre philosophie et sciences cognitives

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Le philosophe américain Daniel Dennett, à  Amsterdam, le 14 novembre 2012.

Le philosophe américain Daniel Dennett s’est éteint à l’âge de 82 ans, vendredi 19 avril. Avec lui, nous perdons non seulement un très grand penseur, mais aussi un précieux ami, car, pour féroce qu’il ait pu être dans ses argumentations et ses combats, notamment sa défense de l’athéisme, il était et restera, à travers son œuvre, un indéfectible ami du genre humain.

Tout au long d’une carrière qui a débuté avec la naissance des sciences cognitives, il s’est attaché à montrer qu’il était possible de comprendre l’esprit humain, et toutes ses manifestations les plus hautes − intelligence, conscience, créativité, libre arbitre −, sur la base d’explications matérielles, à partir des principes de la physique et de la biologie.

Dans cette démarche, il ne s’est jamais limité à la discussion entre philosophes : il est entré dans les laboratoires, a échangé et collaboré avec des neuroscientifiques, des psychologues, des linguistes, des informaticien-nes… Il a rendu accessible et attrayante la démarche philosophique aux expérimentalistes et, réciproquement, il a popularisé auprès des philosophes une réflexion au plus près de l’expérimentation. Ce faisant, il a grandement contribué au décloisonnement des disciplines qui fait aujourd’hui la richesse et la vigueur des sciences cognitives.

Enfant, Dan Dennett devait être du genre à démonter le poste de radio jusqu’à la dernière pièce pour comprendre toutes les étapes qui mènent de pièces détachées inertes à l’apparent « miracle » d’une boîte qui produit de la musique et de la parole. C’est à un déboulonnage analogue qu’il s’est employé pour tenter de comprendre le lien entre cerveau et esprit, avec une exigence, une détermination et une bonne humeur contagieuses pour certains, irritantes pour d’autres.

Réflexion sur l’évolution des fonctions

Dans son livre La Conscience expliquée (Odile Jacob, 1993), il s’attaque à ce qu’il appelle « l’illusion du théâtre cartésien », c’est-à-dire la tentation, difficile à combattre tant elle est intuitive, de voir le cerveau comme une machine qui encode les objets du monde extérieur sous forme d’activité neuronale, pour ensuite les reprojeter à une entité centrale, un homoncule qui serait le siège de notre conscience. Mais cette proposition ne fait que repousser le problème, car on doit alors se demander quelle est l’entité, au sein de cet homoncule, qui « voit » ou « entend » ce qui lui est ainsi reprojeté.

Dans une proposition qui a marqué les sciences du cerveau, Dennett renverse le raisonnement : il n’y a nulle part dans le cerveau des neurones ou des ensembles de neurones qui « voient », « comprennent » ou « veulent », car, pris isolément, ils font un travail très limité et stéréotypé. Leur activité collective fait cependant émerger des propriétés fonctionnelles intéressantes pour l’individu, que nous appelons « voir », « comprendre » ou « vouloir ».

Comme dans un poste de radio, il n’y a pas, en bout de chaîne, un composant unique qui chante, mais ce sont plutôt les interactions physiques entre les différents composants qui produisent le son. Ici intervient la réflexion sur l’évolution des fonctions, deuxième grande idée directrice de la pensée de Dennett. Contrairement à un poste de radio, le cerveau humain est une entité biologique ; il n’a donc pas été conçu dans un but qui lui est extérieur, mais a été modelé par un processus de sélection naturelle.

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Dennett s’est attelé à l’immense travail d’imaginer les étapes qui, par des processus mécaniques et naturels, ont progressivement débouché sur l’apparition d’individus qui développent un langage, et trouvent des mots pour se décrire eux-mêmes. Ce langage, enfin, ouvre la porte à un tout nouveau processus de sélection naturelle, qui porte, non plus sur les gènes, mais sur les « mèmes », c’est-à-dire des unités de sens qui se transmettent d’un individu à l’autre, comme le concept de « soi » − les concepts les plus populaires survivent, se transmettent de génération en génération et constituent une culture.

Des millions d’années d’évolution qui mènent de simples molécules auto-réplicantes jusqu’aux sociétés humaines modernes, c’est merveilleux, possiblement dangereux, nous dit Dennett, mais ce n’est pas un miracle, ça n’a rien de magique ou d’inexplicable. Par cette démarche fondatrice, Dennett a profondément modelé et enrichi nos conceptions du rapport entre activité cérébrale et activité mentale, et a été une source d’inspiration pour de nombreuses théories.

Écarter les « dei ex machina »

On a pu reprocher à Dennett d’éliminer la subjectivité, le libre arbitre, de vouloir dénier aux humains leur humanité en les réduisant à leurs déterminants physiques et biologiques. Est-ce vraiment le cas ? Dans Théorie évolutionniste de la liberté (Odile Jacob, 2004), Dennett évoque une scène du film d’animation Dumbo l’éléphant, de Walt Disney, dans laquelle l’éléphanteau parvient à voler pour la première fois grâce à ses très grandes oreilles.

Comme il hésite à s’élancer, un de ses amis corbeaux lui tend une plume en lui assurant qu’elle est magique et lui permettra de voler. Serrant dans sa trompe le précieux talisman, Dumbo prend enfin son envol, mais chacun comprend bien que ce sont les battements de ses très grandes oreilles qui lui permettent de voler, et non la plume magique. Dennett s’imagine qu’un autre ami pourrait révéler à Dumbo le pot aux roses : c’est bien lui qui vole, pas la plume ! Est-ce que ce serait dénier à Dumbo sa capacité de voler ? Ou bien au contraire lui dévoiler la véritable cause de son don ?

Comme ce franc compagnon, Dennett ne nie en rien l’existence et l’importance de la conscience ou du libre arbitre, mais cherche à revenir à leurs fondements réels, en écartant les dei ex machina. Finalement, n’est-ce pas cela, prendre véritablement au sérieux la conscience, la liberté et l’éthique, que de vouloir les ancrer dans nos connaissances les plus assurées ?

Gageons que Dan Dennett n’est pas monté au ciel, lui qui n’y croyait pas, mais gardons-lui une place au chaud, là où son œuvre le destine, au cœur de nos consciences.

par Claire Sergent, Jérôme Sackur, Frédérique de Vignemont, Pascal Ludwig, Matthias Michel & Daniel Pressnitzer

28 mars 1942 Naissance à Boston (Etats-Unis, Massachussets)

1993 La Conscience expliquée (Odile Jacob)

2000 Darwin est-il dangereux ? (Odile Jacob)

2004 Théorie évolutionniste de la liberté (Odile Jacob)

19 avril 2024 Mort à Portland (Maine)

Le Monde

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