Un métier à tisser des artères humaines

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Une chercheuse tisse un fil de collagène humain à l’unité bio ingénierie tissulaire de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) de l’université de Bordeaux, le 24 juin 2024.

Installée devant un curieux objet, à mi-chemin entre un métier à tisser et un outil de laboratoire, Marie Hourques, assistante ingénieure au sein du laboratoire BioTis, s’affaire en silence. A l’aide de deux pinces chirurgicales, elle réalise un geste rapide et précis, répétitif. Ce métier à tisser artisanal unique au monde, conçu au sein de ce laboratoire spécialisé dans l’ingénierie tissulaire, sert à fabriquer des vaisseaux sanguins. « Marie est en train de tisser un vaisseau à partir de fils de matrice extracellulaire produite par des cellules humaines de peau et plus précisément de derme. C’est un tissu en forme de tube qui va pouvoir remplacer des artères, un matériau entièrement biologique », explique, penché au-dessus de son épaule, Nicolas L’Heureux, directeur de recherche Inserm et directeur du laboratoire BioTis, intégré à l’université de Bordeaux. En quatre jours environ, l’assistante ingénieure parvient à fabriquer un vaisseau de 4 à 5 centimètres de long.

Dans cette unité de recherche, une douzaine de personnes travaillent sur ce projet inédit : ingénieurs de recherche et assistants-ingénieurs, postdoctorants, cliniciens, un étudiant stagiaire ainsi que Nicolas L’Heureux lui-même. Ce « tissu humain », le directeur de BioTis l’a inventé dans les années 1990, alors qu’il réalisait son doctorat à Québec. Cette approche textile a ensuite démarré en 2015 à Bordeaux, grâce à des subventions locales, régionales, nationales et européennes. « Nous continuons à développer tranquillement les applications, et le groupe croit au fur et à mesure que nous obtenons des résultats scientifiques. Notre plus grosse subvention, de 2,5 millions d’euros, provient de l’Europe, de l’ERC Advanced Grants [un fonds spécialisé dans la recherche] », indique Nicolas L’Heureux, tout en poursuivant la visite de son laboratoire.

Si des expérimentations sont actuellement menées sur des animaux comme des rats ou des brebis avec de bons résultats – pas encore publiés −, la prochaine étape est celle d’essais sur le mouton, avec un recul plus important (au moins un an), dans l’objectif d’avoir le meilleur vaisseau sanguin possible avant de passer à l’expérimentation humaine. Une échéance envisagée dans les cinq ans, dix ans au maximum, selon les financements du projet.

Des questions éthiques et écologiques

A terme, ces vaisseaux biologiques pourraient remplacer les prothèses d’artère actuellement utilisées, par exemple dans le cadre de pontages coronariens après infarctus du myocarde, ou de pontages artérioveineux chez les personnes dialysées pour une insuffisance rénale. Aujourd’hui, il s’agit de tubes synthétiques, de type « plastique », façonnés à partir de dérivés du pétrole, ou d’origine animale. Des procédés qui soulèvent, explique Nicolas L’Heureux, plusieurs problématiques médicales : risque de rejet de corps étrangers, d’infections, sans compter les questions éthiques d’utilisation d’animaux, et celles, écologiques, de recourir à des dérivés du pétrole. Alors, le directeur de BioTis a imaginé une solution alternative, avec de la matière humaine provenant du malade lui-même ou de « résidus chirurgicaux ». « L’approche est de demander aux cellules de faire le travail, en les encourageant à produire de la matrice extracellulaire, dont la plus connue est le collagène », avance Nicolas L’Heureux.

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