mécanismes de la domination raciale

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Livre. En 2018, les députés de l’Assemblée nationale tentèrent, sans succès, de supprimer le mot « race » du premier article de la Constitution. Trois ans plus tard, le sociologue Stéphane Beaud et l’historien Gérard Noiriel voulurent, avec le même insuccès, contester l’emploi de ce terme en sciences sociales. Ils lui reprochaient notamment, dans leur ouvrage controversé Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d’une catégorie (Agone, 2021), d’importer des débats américains mal adaptés à la compréhension des réalités françaises.

Loïc Wacquant, professeur de sociologie à Berkeley (Californie), travaille depuis longtemps sur les mécanismes de la domination raciale aux Etats-Unis. Il s’en est fait le théoricien dans un ouvrage paru le mois dernier en anglais (Racial Domination, « domination raciale », Polity Press, non traduit). Son livre Jim Crow. Le terrorisme de caste en Amérique (Raisons d’agir, 190 pages, 24 euros) est la traduction française de l’un des chapitres de cet épais volume.

Du nom d’un personnage fictif à travers lequel les Blancs ridiculisaient les Noirs des plantations, « Jim Crow » est devenu un adjectif et finalement un nom commun désignant tout un système d’infériorisation des Noirs dans le sud des Etats-Unis entre les années 1890 et les années 1960. Plutôt que de parler de « racisme structurel » ou de « capitalisme racial », deux notions qu’il rejette, Loïc Wacquant propose de comprendre ce moment de l’histoire américaine à travers le concept de « terrorisme de caste ».

Rendre compte d’une domination

Introduite par Max Weber, et reprise par plusieurs chercheurs américains avant d’être progressivement délaissée, la notion de caste serait utile pour rendre compte d’une domination à la fois économique, institutionnelle et symbolique qui ne se résume pas à une simple ségrégation spatiale.

Fondée sur l’endettement structurel des fermiers noirs auprès des propriétaires blancs (le « péonisme »), sur le dédoublement systématique des équipements publics, et sur une double exclusion politique et juridique, cette domination ne fut jamais acceptée par ceux qui avaient cru enfin obtenir l’égalité après l’abolition de l’esclavage, en 1865. C’est pourquoi elle ne put subsister qu’au moyen d’un « terrorisme » protéiforme, une violence à la fois « étatique, légale, dirigée du haut vers le bas », mais aussi « civile, illégale et cependant tolérée », qui « infusait à travers le corps social comme par capillarité ».

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Qu’apporte le mot « caste », qui manquait au mot « race » ? Certainement pas une « preuve par l’Inde » : l’analogie avec la société indienne reste vague, de même que les comparaisons avec d’autres situations de domination raciale, par exemple en France, qui ne sont qu’esquissées. En attendant le comparatisme véritable, que l’auteur appelle de ses vœux, le recours à la notion de caste voudrait surtout dépassionner un débat jugé, à tort ou à raison, trop enfermé dans des postures moralisantes : la science sociale, selon Loïc Wacquant, « n’a pas besoin de marcher dans la rue pour remplir sa mission civique ».

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