« L’Europe aspire à ce que le reste du monde fasse sien un humanisme par définition destiné à tous »

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« Nous ne sommes pas comme les autres. » Le discours-fleuve d’Emmanuel Macron à la Sorbonne, le 25 avril, a charrié maints concepts, dont l’un peut interroger : la singularité de notre continent. Tout en alertant sur la mortalité de l’Europe, au sens du risque de sa marginalisation au profit de puissances rivales, le chef de l’Etat a mis en avant l’exceptionnalité de l’Europe, laquelle soude son unité et nourrit sa vitalité.

En martelant l’existence d’un « Nous, Européens », il relance une réflexion intellectuelle sur l’identité du continent, qui précède et traverse toute la construction européenne. Elle habitait notamment Jacques Delors qui, sachant qu’« on ne tombe pas amoureux du marché intérieur », avait mobilisé les forces scientifiques, artistiques et religieuses pour « donner une âme à l’Europe ». Celle d’où émanerait un sentiment d’appartenance sans lequel il n’est de grand dessein collectif, ni de puissance incarnée.

Le débat revient par la porte géopolitique. La rivalité sino-américaine, souvent comparée à une nouvelle guerre froide, tend à opposer the West and the Rest, l’Occident et le reste du monde. L’idée aux accents gaullistes d’Europe-puissance cherche à briser cette potentielle bipolarité en montrant que non seulement les intérêts, mais les valeurs mêmes des Européens ne sont pas alignées avec celles des Américains, avec qui nous commémorerons pourtant bientôt en grande pompe le Débarquement.

Universalité

Emmanuel Macron l’affirmait déjà à la conférence des ambassadeurs 2019 et dans la revue Le Grand Continent en 2020, au terme de la présidence Trump : « Nous ne sommes pas les Etats-Unis d’Amérique. (…) Nos valeurs ne sont pas tout à fait les mêmes. » Plus manifestement encore face à la Chine. Alors que la guerre en Ukraine a ressoudé le camp occidental, pas question d’y noyer l’Europe. Comme il le déclare à la Sorbonne : « L’Europe n’est pas simplement un bout d’Occident mais bien un continent-monde qui pense son universalité. » Y compris en termes culturels, terrain glissant sur lequel la plupart de ses homologues européens n’osent se hasarder. Berlin et Varsovie ne l’exprimeraient jamais ainsi.

Ce ne sont pourtant pas que discussions de salon, mais bien une bataille de narratifs dans laquelle le président français veut engager l’Europe. Le philosophe Luuk van Middelaar insiste pour que, à l’instar de la Russie ou de la Chine, la géopolitique européenne se dote d’« un récit ayant pour héros la civilisation européenne », avec « l’Union européenne comme expression politique actuelle de celle-ci ». Dans « Sorbonne 2 », ce « héros » différent des autres s’appelle l’humanisme européen, soit « une certaine idée de l’homme qui place l’individu libre, rationnel et éclairé au-dessus de tout » : « Etre européen, c’est penser qu’il n’y a rien de plus important, en effet, qu’être un individu libre, doté de raison et qui connaît. »

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