Les doulas, ces accompagnantes des femmes enceintes qui exercent dans une zone grise

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Marion (le prénom a été modifié) en est persuadée : la césarienne d’urgence, à la naissance de son aînée, est due à une « erreur de diagnostic » qui a entraîné « tout un tas de complications ». Ce traumatisme, qui a alimenté chez cette cadre de la fonction publique une « grosse méfiance envers le corps médical », la conduit, ainsi que son mari, à s’informer désormais sur les réseaux sociaux. Marion s’y nourrit de récits d’accouchements livrés par des inconnues, et suit des comptes aux milliers d’abonnés tenus par des femmes se revendiquant doulas. Quand la trentenaire toulousaine tombe enceinte de son deuxième enfant en 2023, sa sage-femme lui conseille de s’entourer de l’une d’elles : « Elle trouvait que ce serait bien d’avoir une tierce personne pour nous accompagner, et, parmi les contacts qu’elle m’a donnés, il y avait Noëmi », se remémore Marion.

Rencontrée en janvier, Noëmi Schenkel, 40 ans, officie comme doula – nom qui renvoie à l’esclave domestique de la Grèce antique attachée à la maîtresse de maison. Elle est installée à Goutevernisse, un village au bout d’une route sinueuse, aux confins de la Haute-Garonne et de l’Ariège, département peu peuplé qui concentre une proportion notable de doulas. Marion et son conjoint ne s’y rendent pas toujours pour la voir : leur domicile étant à une soixantaine de kilomètres de là, le trio se rencontre parfois à mi-chemin pour échanger au cours d’une balade. Lors de ces sorties, Marion et son mari commencent avec Noëmi Schenkel un « travail de détricotage des peurs » liées à l’accouchement. La confiance s’installe auprès de cette « présence féminine, cette maman elle aussi convaincue par la beauté de [leur] projet de naissance », poursuit Marion, qui prévoit alors d’accoucher à domicile. Un souhait tu à son entourage.

Se faire accompagner par Noëmi Schenkel signifie pour Marion avoir toujours quelqu’un « de disponible, capable de beaucoup d’écoute, sans être dans le monde médical ». A cet effet, la jeune mère a souscrit, moyennant 600 euros, un forfait de vingt heures d’accompagnement émotionnel et logistique, qu’elle peut utiliser avant, pendant ou après la naissance. A la demande, une doula peut s’occuper des courses, des repas, du baby-sitting des aînés mais aussi discuter autour de tisanes, prodiguer des massages, apprendre à la future maman comment nouer une écharpe de portage, la conseiller pour l’allaitement, jusqu’à sortir le chien de la famille, énumère Noëmi Schenkel.

Si les doulas répondent à une demande croissante, la nature de leurs activités interroge : présente depuis une vingtaine d’années en France, la profession n’est pas reconnue légalement, ce qui ouvre la voie à de nombreuses dérives. Le flou s’installe d’ailleurs dès qu’on demande à l’une d’elles de tracer les contours de sa pratique. « L’essence d’une doula, c’est être auprès de l’autre personne de manière inconditionnelle », tente Noëmi Schenkel. En résumé, il s’agit de proposer une « écoute » sur un « temps » quasiment illimité, ainsi qu’une « sécurité » et de la « bienveillance ». La doula répond au besoin exprimé par le couple « d’être cocooné, sublimé, comme deux individus en train de vivre une expérience particulière », poursuit celle qui se décrit comme une « petite souris qui œuvre en coulisse pour s’assurer que la pièce de théâtre se passe bien ». Dans sa maison « sans ondes », comme le stipule une pancarte bien visible dans l’entrée, se déroulent également des « cercles mamans-bébés ». A l’étage, au milieu de la grande pièce aux couleurs ocre, des femmes se rassemblent pour discuter de leur maternité, assises en tailleur autour d’un autel en bois, où sont disposées des plumes, des herbes séchées et des bougies en train de se consumer.

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