Israël et l’histoire du sionisme binational

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Livre. Il y a eu un autre sionisme, même si l’histoire l’a oublié et enterré. Un sionisme qui militait pour un Etat binational pour les Juifs comme pour les Arabes sur le territoire de la Palestine mandataire. Dans Deux peuples pour un Etat ? (Seuil, 256 pages, 21 euros), l’historien israélien Shlomo Sand retrace le parcours de cette idée aux allures aujourd’hui utopiques, mais qui a agité les débuts du sionisme. L’Etat binational n’est pas l’apanage des seuls tenants de la cause palestinienne, qui ont longtemps milité pour cette solution, avant d’y revenir récemment face à l’impossibilité d’obtenir un Etat palestinien : il a aussi agité les sionistes.

Le livre, rédigé bien avant les événements du 7 octobre 2023, et avant même le retour au pouvoir de Benyamin Nétanyahou à la tête d’une coalition d’extrême droite, pose des questions d’une actualité brûlante. Dès son avant-propos, l’historien fait part de son pessimisme : « Je suis très sceptique sur le fait qu’une existence binationale effective puisse s’incarner dans un ensemble fédéral du type de la Suisse, de la Belgique, du Canada ou d’autres Etats. Les récents développements et la symbiose croissante, des deux côtés, entre religion et nationalisme radical ne sont guère propices à l’émergence de compromis et d’intégration politique. Il semble que cette région soit condamnée à traverser quelques catastrophes avant que la raison, l’égalité et la justice trouvent le moyen de s’instaurer. »

Au sionisme colonial de Vladimir Jabotinsky (1880-1940), qui a fini par s’imposer dans la conception actuelle de l’Etat d’Israël, Shlomo Sand oppose le sionisme d’Asher Hirsch Ginsberg (1856-1927), plus connu sous le pseudonyme d’Ahad Ha’am (qui signifie « Un du peuple », en hébreu), originaire de l’Ukraine en butte aux pogroms tsaristes. Ahad Ha’am est un nationaliste juif imprégné d’une religiosité culturelle. Hanté par l’assimilation et les persécutions, il milite très tôt, bien avant Theodor Herzl (1860-1904), pour la fondation d’un foyer juif en Palestine ottomane au sein de l’association Les Amants de Sion. Il participe grandement à populariser l’usage de l’hébreu.

Clairvoyance visionnaire

De retour d’un séjour sur place, Ahad Ha’am renonce au projet d’un Etat-nation au profit d’un foyer spirituel juif. Les pratiques des colons juifs qui acquièrent des terres pour en expulser leurs occupants arabes le choquent. Et, jusqu’à sa mort, il met en garde contre les dangers d’un nationalisme juif exclusif. Afin d’éviter un conflit sans fin avec les autochtones, Ahad Ha’am milite pour « un espace commun pour des peuples différents, où chacun s’emploie à édifier son foyer national ». Il imagine même confier au mandat britannique le rôle de tuteur et d’arbitre, afin de régler les conflits entre les deux foyers nationaux.

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