
« Quartier des fantômes », de Rithy Panh et Christophe Bataille, Grasset, 128 p., 15 €, numérique 11 €.
Une « lumière fossile » émane du centre S21, chargée des douleurs du passé. Invisible, elle s’imprime sur la rétine avec la force de l’évidence. Aujourd’hui, certaines nuits, on croit entendre des grincements métalliques. Ce sont les échos d’un temps distendu.
L’école Tuol Sleng de Phnom Penh, renommée S21, a servi de centre de torture sous le régime des Khmers rouges (1975- 1979). Après les 600 000 morts de la guerre civile et des bombardements américains, ce sont près de 2 millions de Cambodgiens qui sont massacrés par l’Angkar, le parti communiste khmer. S21, devenu un musée, a été conservé en l’état. « Prêt à servir », comme le présente Rithy Panh, qui a survécu au régime. Plus de vingt ans après son documentaire S21. La machine de mort khmère rouge (2003), le cinéaste retourne dans cet antre de la mémoire cambodgienne accompagné de l’éditeur et écrivain Christophe Bataille, avec qui il a écrit la plupart de ses livres. Arpentant les couloirs du centre, il raconte, dans Quartier des fantômes, à la fois l’horreur et ses efforts pour écrire la mémoire.
A S21, la mort est actée dès l’entrée, la torture n’est que son retardement. Qu’importe la sincérité des aveux soutirés : il suffit qu’ils existent pour désigner un ennemi et raffermir la violence révolutionnaire. Erigée en doctrine, la délation guette aussi bien les opposants du régime que ses partisans. Dans le terrible « cahier noir », retrouvé sur place, des conseils guident et justifient le crime : « Plus on est efficace, plus on connaît la saveur d’être des combattants de la classe prolétarienne, plus on est heureux, plus on est courageux, continuellement. »
« L’être-bourreau »
Douch, de son vrai nom Kaing Guek Eav (1942-2020), directeur de S21 et auteur du « cahier noir », est décrit par Rithy Panh comme un perfectionniste « passionné d’ordre ». A l’encre bleue, il annotait soigneusement les aveux. A l’encre rouge, il inscrivait « Kamtech » (« à réduire en poussière ») et envoyait les suppliciés au centre de mise à mort. C’est lui qui choisissait les bourreaux, lui qui les formait à la cruauté.
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