Les frappes en territoire russe, nouveau palier dans l’aide occidentale à Kiev

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En autorisant les forces ukrainiennes à utiliser les armes occidentales pour frapper des cibles militaires en territoire russe, les alliés de Kiev ont franchi un nouveau cap, mesuré mais significatif, dans leur engagement dans le conflit. L’aide militaire qu’ils apportent à l’Ukraine depuis que l’armée russe a massivement envahi son territoire le 24 février 2022 est caractérisée par des paliers que l’intensification de l’agression les amène à franchir les uns après les autres. Le temps est loin où certains pensaient s’en tirer avec la livraison de casques et de lunettes de vision nocturne aux Ukrainiens : aujourd’hui, la Belgique, les Pays-Bas, la Norvège et le Danemark offrent à Kiev leurs avions de chasse F-16.

Entre-temps il y a eu le débat sur les canons, les chars – légers, puis lourds –, puis les missiles à longue portée. La prochaine mesure devrait être l’envoi d’instructeurs pour l’armée ukrainienne sur place. Chaque étape a été évaluée, parfois dans la douleur, en fonction de deux facteurs principaux : les difficultés croissantes rencontrées par les forces ukrainiennes pour repousser l’agresseur, exigeant des armements de plus en plus sophistiqués, et les risques d’escalade que comportait, vis-à-vis de Moscou, un degré supplémentaire d’implication des Occidentaux.

La question d’autoriser les forces ukrainiennes à utiliser les missiles à longue portée pour frapper l’ennemi à l’intérieur de son territoire, et non plus seulement celui du pays agressé, n’a pas échappé à cet examen. Les bombardements massifs visant, depuis le mois de mai, dans le nord-est de l’Ukraine, Kharkiv, deuxième ville du pays, menés depuis la Russie et non plus depuis les territoires ukrainiens occupés par la Russie, ont changé la donne. Plusieurs alliés de Kiev ont fini par admettre que l’Ukraine ne pouvait plus se défendre sans avoir la possibilité de frapper les infrastructures militaires d’où opèrent les forces russes pour lancer ces attaques, y compris lorsque celles-ci sont menées depuis le territoire russe.

Le secrétaire général de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, Jens Stoltenberg, le Royaume-Uni puis la France ont été à l’initiative sur ce nouveau palier, en s’appuyant sur le droit à la légitime défense de l’Ukraine. Sous la pression, Washington, à l’issue d’un intense débat au sein de l’administration Biden, a également annoncé, jeudi 30 mai, que les missiles américains à longue portée fournis aux forces ukrainiennes pourraient être utilisés contre des cibles militaires en Russie, rejoignant ainsi une douzaine de pays alliés.

Bienvenues et parfaitement justifiées par le droit international, ces décisions sont cependant tardives, et limitées. Le souci d’éviter l’escalade et la crainte d’un engagement plus profond dans le conflit restent un facteur majeur dans l’approche de la plupart des pays alliés. C’est ce qui explique que plusieurs d’entre eux, dont la France et les Etats-Unis, n’autorisent l’armée ukrainienne à ne réaliser ces frappes que dans la région frontalière de Kharkiv, et uniquement contre les cibles militaires d’où partent les attaques russes.

Cette préoccupation est évidemment légitime. Mais en franchissant chaque palier en ordre dispersé sous la pression de l’agresseur plutôt que dans le cadre d’une stratégie commune et cohérente, les alliés donnent l’impression de laisser l’initiative de l’escalade à Moscou. Le Kremlin ne s’en prive pas, comme le montre l’intensification de la guerre hybride ces dernières semaines, notamment contre la France.

Le Monde

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