L’épistémologie française sous l’influence des soubresauts de l’histoire

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Qu’entend-on par épistémologie française ? Certains y voient, comme Jean Gayon et Michel Bitbol, en 1999, une tradition qui réfléchit, ensemble, « sur la logique, la théorie des fondements et des limites de la connaissance (…), la philosophie générale des sciences » et qui se serait épanouie entre 1830 à 1970, associée à des figures prestigieuses comme Auguste Comte, Claude Bernard, Gaston Bachelard ou encore Georges Canguilhem. Deux ouvrages récents soulignent la dimension de combat de ce mouvement paradoxalement souvent présenté de manière abstraite et normative.

Pour Eric Brian, Lucien Febvre, l’un des pères fondateurs de la revue historique des Annales, en 1929, se caractérise par une réflexion continue sur les frontières des sciences. L’anthologie de textes (souvent inédits) qu’il propose – Lucien Febvre. Histoire et sciences (Ed. de l’EHESS, 2023) – permet de replacer les innovations historiographiques au sein d’un mouvement plus vaste, marqué par les débats sur l’irrationalisme : « L’historien [Lucien Febvre] a même plusieurs fois exprimé sa crainte que de tels bouleversements dans les sciences et dans les formes prises par la vie politique pendant l’entre-deux-guerres ne préparent de nouveaux périls pour l’idéal de civilisation issu des Lumières. »

Grand lecteur de Condorcet et attentif aux bouleversements introduits par la nouvelle physique au début du XXe siècle, Lucien Febvre sera ainsi l’animateur de l’Encyclopédie française à partir de 1932, dont on découvre ici le manifeste épistémologique autour des « legs du passé ». Febvre y défend la notion de « problème » pour chaque exposé contre une vision déformante de la vulgarisation scientifique ou d’un discours savant tournant à l’hermétisme. Entrepreneur éditorial visionnaire, Febvre ranime l’ambition des humanistes de la Renaissance. Dans la postface, Eric Brian souligne chez lui le souci de faire découvrir la « solidarité mutuelle des sciences à diverses époques ». Pour saisir ce que Febvre appelle le « climat des sciences », l’histoire avait un rôle central face à une philosophie des sciences jugée déterministe, considérant le savant comme un « enquêteur ».

Se préparer à la catastrophe à venir

Dans son livre Préparer l’imprévisible. Lucien Lévy-Bruhl et les sciences de la vigilance (PUF, 2023), Frédéric Keck révèle une vision inattendue de l’anthropologue si souvent associé au concept mal compris de mentalité primitive. Replongé dans les soubresauts de l’affaire Dreyfus et de son premier travail sur la responsabilité, Lévy-Bruhl apparaît sensible à l’idée d’alerte : Dreyfus représentant une sentinelle des défaillances de l’Etat, mais aussi un symbole de la violence coloniale à travers sa détention à Cayenne. Socialiste, philosophe attentif aux grèves ouvrières, ami de Jaurès, il s’engage au ministère de l’armement, puis dans le développement des statistiques et l’émergence de l’épidémiologie dans les années 1920, sous l’influence de ses fils, Marcel et Jean, l’un travaillant à l’Institut Pasteur en microbiologie, l’autre comme ingénieur chimiste.

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