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En 1968, Emmanuel Le Roy Ladurie prophétisait que « l’historien de demain sera programmeur ou ne sera plus ». On a beaucoup ironisé sur cet enthousiasme techniciste. Pourtant, un demi‑siècle plus tard, l’école française se retrouve face à un dilemme proche avec l’intelligence artificielle [IA] générative : faut‑il l’intégrer, la tenir à distance, ou tenter de l’interdire aux portes de la classe ?
La récente motion de l’Association des professeurs d’histoire et de géographie (APHG) sur l’IA reflète cette hésitation. Elle exprime des inquiétudes légitimes : risques de faux documents, trivialisation de la Shoah, opacité de certaines plateformes privées, captation de données, menace sur le métier d’enseignant. Elle a raison de rappeler que tout ce qui est technologiquement possible n’est pas souhaitable pédagogiquement.
Mais à force de dresser la liste des dangers, le texte finit par dessiner un horizon quasi prohibitif. L’IA y apparaît surtout comme une menace à tenir à distance, plus que comme un objet d’enquête et de déconstruction en classe. Or comment prétendre éduquer au discernement sans organiser, dans un cadre sécurisé, la rencontre entre élèves et IA ? Comment former au doute critique sur un outil que l’on condamne à rester invisible dans la salle de classe, alors même qu’il circule massivement dans les usages personnels ?
En réalité, la quasi‑totalité des lycéens et étudiants utilisent déjà des IA génératives en dehors de l’école, tandis qu’une minorité seulement y a accès dans un environnement encadré et explicité. Parallèlement, une majorité d’enseignants se disent inquiets, mais souhaitent plutôt une régulation claire qu’une interdiction pure et simple, jugée illusoire. Entre l’angoisse d’une école « dévorée par l’IA » et le fait accompli des usages privés, le risque est que les élèves apprennent avec l’IA, mais contre l’école et non avec elle.
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