« La fascination pour l’Egypte antique crée une mythologie qui nourrit des pensées suprémacistes »

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Les pyramides de Gizeh, près du Caire, le 3 mai 2024.

Le mythologue Jean-Loïc Le Quellec a deux vies de chercheur. Dans la première, il s’est imposé comme l’un des plus grands spécialistes français de son domaine, avec des ouvrages de référence comme son Dictionnaire critique de mythologie (avec Bernard Sergent, CNRS Editions, 2017) et La Caverne originelle. Art, mythes et premières humanités (La Découverte, 2022). En parallèle, ce directeur de recherche émérite au CNRS aime traquer les « fake news archéologiques » nourrissant la culture contemporaine. Après Des Martiens au Sahara (Editions du Détour, 2023), il propose une exploration étonnante de l’égyptomanie dans Nos ancêtres les pharaons. Cinq siècles d’illusions sur l’Egypte ancienne (Editions du Détour, 2024, 280 pages, 22,90 euros).

Pourquoi vous êtes-vous penché sur les mythes colportés sur l’Egypte ?

Jean-Loïc Le Quellec : L’instrumentalisation de l’archéologie pour créer des mythes m’intéresse depuis longtemps, mais le déclencheur de ce livre remonte à l’énorme buzz créé par les propos tenus par le rappeur Gims, qui, dans un entretien en avril 2023 [sur la chaîne YouTube « OuiHustle »], affirmait que l’Egypte antique possédait l’électricité. Comme une majorité de gens, j’ai d’abord ricané. Puis je me suis mis à suivre le torrent de réactions suscitées par ce propos.

Très vite, deux interrogations m’ont donné envie d’aller plus loin. D’abord, celle de l’origine d’une telle croyance, que Gims n’avait certainement pas inventée. Ensuite, je voulais explorer les raisons expliquant que cette ânerie ait déclenché un mépris qui ne s’est jamais abattu sur d’autres énormités semblables, tel le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar, en 2007. Celui-ci n’a suscité qu’une indignation marginale alors même qu’il s’agissait d’une bêtise symétrique à celle de Gims : quand l’ex-président affirmait que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », le rappeur soutenait, de son côté, que « l’Afrique, c’est le futur ».

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Cette fascination exercée par l’Egypte porte un nom : l’égyptomanie. Quelle est la morphologie de cette croyance ?

Des Grecs, par la voix d’Hérodote [vers 484-425 av. notre ère], aux Romains – qui ont pillé des obélisques pour les rapporter à Rome –, ce goût pour l’Egypte remonte à l’Antiquité. Si le terme d’égyptomanie est attesté tardivement, en 1797, l’attrait pour les motifs égyptianisants – pyramides, sphinx, statuettes – se manifeste aussi à la Renaissance, jusqu’à prendre une ampleur sans précédent à partir de la campagne de Napoléon en Egypte (1798-1801).

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