
Il s’agit d’une action collective et inédite dans une profession tétanisée par la déferlante de l’intelligence artificielle (IA) générative. Pour faire cesser « des actes parasitaires », huit comédiens de doublage français ont adressé des mises en demeure à deux sociétés américaines ayant cloné leur voix sans leur accord.
Dans des courriers du 30 janvier consultés mardi 3 février par l’Agence France-Presse (AFP), ces acteurs qui ont doublé des stars d’Hollywood (Julia Roberts, Richard Gere…) et des personnages d’animation (Buzz l’Eclair, Cartman…) somment VoiceDub et Fish Audio de retirer de leurs plateformes tous les « modèles de clonage exploitant [leur] voix » sous huit jours. Ils réclament également 20 000 euros de dommages et intérêts.
Le litige se noue autour d’une fonctionnalité précise : la possibilité offerte par ces plateformes, moyennant paiement, de faire lire un texte avec une voix choisie dans un large catalogue, où figurent notamment celles d’Emmanuel Macron, de Kylian Mbappé et de grands noms du doublage français.
Françoise Cadol, qui prête notamment sa voix à Angelina Jolie ou Sandra Bullock, y a immédiatement reconnu la sienne, malgré le timbre « légèrement altéré », sidérée que sa voix puisse être utilisée à des fins commerciales sans son consentement. « Tout se passe sans notre autorisation, on parasite notre interprétation, on est néantisé, piraté. C’est notre métier, on vit de notre voix », explique à l’AFP la comédienne qui voit déjà, chez d’autres doubleurs, les opportunités de travail s’assécher.
Création d’un collectif, TouchePasMaVF
Face à la menace que l’intelligence artificielle générative fait peser sur l’ensemble de la filière (studios, acteurs…), des comédiens sont récemment descendus dans la rue à Paris et ont lancé le collectif TouchePasMaVF, qui réclame un « doublage créé par des humains pour des humains ». Avec sa mise en demeure, Françoise Cadol veut passer à l’étape supérieure pour manifester son « désaccord » et espère aussi alerter « les pouvoirs publics pour faire émerger une solution pratique qui permette de [se] défendre ».
Voix française de Richard Gere, Patrick Swayze ou Buzz l’Eclair, Richard Darbois s’est lui aussi joint à cette action collective et voit dans ces pratiques « quelque chose de très grave ». « On prend ma voix pour faire dire n’importe quoi à n’importe qui et ils se font payer sans même que j’aie le moindre droit de regard », s’émeut-il auprès de l’AFP, déplorant ce qu’il considère être un « vide juridique ».
Ce débat dépasse de loin la France. En 2023, la star américaine Scarlett Johansson avait mis au jour l’utilisation sans son consentement de sa voix par la start-up OpenAI, qui a conçu ChatGPT. La société avait alors reculé.
Plus récemment, l’acteur américain Matthew McConaughey a déposé des extraits vidéo de son image et des sonores de sa voix auprès de l’Institut américain de la propriété intellectuelle pour les protéger de l’IA sauvage.
Enjeux juridiques et éthiques
« Les acteurs sont en première ligne aujourd’hui mais demain, ce seront peut-être nos voix, nos images, celles de nos enfants qui seront diffusées et pourront être falsifiées », affirme à l’AFP l’avocat spécialisé Jonathan Elkaim, qui représente les huit comédiens de doublage français et qui attend une réponse claire des deux plateformes.
Si elles restent sans réponse, les mises en demeure seront suivies d’une assignation en justice, promet l’avocat. Selon lui, ces plateformes, même si elles sont installées aux Etats-Unis, ne peuvent se soustraire aux protections françaises sur le droit d’auteur et la vie privée, dont la voix est juridiquement un des éléments.
« Etant donné que le contenu manifestement illicite diffusé par ces sociétés s’adresse sans aucune hésitation à un public français et que l’on peut l’acheter en France, la loi française s’applique », clame-t-il. Sollicitées, les deux sociétés visées n’ont pas réagi dans l’immédiat.



















