En Suède, le mythe de la « cancel culture » dans les universités

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Le ministre suédois de l’éducation, Mats Persson, à Stockholm, le 8 février 2023.

A peine avait-il été nommé, en octobre 2022, que le nouveau ministre de l’éducation, le libéral Mats Persson, annonçait la mise en place d’une commission d’enquête sur la liberté académique, destinée notamment à mesurer l’impact du « gauchisme woke » et de la « cancel culture » sur les universités suédoises. Dans une tribune, publiée le 9 novembre dans le journal Expressen, le ministre s’inquiétait de voir « la politique identitaire (…) s’immiscer dans le monde universitaire » et citait une émission d’investigation, diffusée sur la chaîne TV4, dans laquelle des enseignants affirmaient éviter certains sujets sensibles.

Mercredi 15 mai, l’Agence nationale de l’enseignement supérieure, chargée de l’enquête, a rendu ses conclusions, dans un rapport de 300 pages. De fait, elles sont alarmantes : sur 4 000 enseignants et chercheurs interrogés, au moins la moitié estime que la liberté académique est sous pression et un tiers affirme que leur propre liberté est menacée, ce qui les conduit à s’autocensurer.

Mais leurs réponses divergent largement de l’analyse et des présupposés du ministre, qui promettait encore, en décembre 2023, de « prendre des mesures » contre « la cancel culture ». Certes, un enseignant sur dix se plaint du « conformisme » et de l’« opinion de couloir » (terme utilisé en Suède pour désigner ce qu’il est acceptable de dire ou pas en public). Mais l’enquête montre que seulement 0,7 % des enseignants estiment être victimes de la « cancel culture » et 1 % du wokisme.

Un cours saboté par un ex-néonazi

En revanche, 29 % considèrent l’ingérence politique comme un problème et 28 % critiquent le système de financement de la recherche. La coalition gouvernementale, composée de la droite et de l’extrême droite, est directement mise en cause : 5 % s’alarment de sa décision de réformer le mode de recrutement des conseils d’administration des universités et évoquent le risque de nominations politiques ; 4 % considèrent l’accord de Tidö, signé par les quatre partis de la majorité, en octobre 2022, comme une menace pour la liberté académique ; 3 % pointent les mouvements d’extrême droite.

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Un cas, en particulier, a fait grand bruit : à la rentrée 2023, le cours du chercheur Tobias Hübinette, sur « les races et le concept de blancheur en Suède », à l’université de Karlstad, a été saboté par un militant d’extrême droite, ex-néonazi, qui s’y était inscrit et a insulté ses camarades et l’enseignant sur les réseaux sociaux, diffusant des images filmées en classe. Au bout de quelques semaines, la moitié des élèves avait abandonné cet enseignement, le professeur avait été mis en arrêt maladie et le cours basculé en ligne. A l’époque, le ministre de l’éducation avait promis l’adoption d’une loi permettant de faciliter l’exclusion des étudiants qui dérangeraient les cours.



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