
La protection de l’enfance occupe-t-elle en France la place qu’elle mérite ? Les atermoiements du gouvernement pour inscrire au calendrier parlementaire un projet de loi sur le sujet laissent penser qu’elle ne fait pas partie des priorités, alors que le sort des quelque 400 000 enfants qui en dépendent est en jeu. Malgré la multiplication des rapports, la mobilisation des anciens enfants confiés, celle des professionnels engagés, qui n’en finissent plus d’alerter, la protection de l’enfance peine à mobiliser.
Le sentiment de désintérêt est nourri par la structure de l’administration, qui n’est même pas dotée d’un ministère ou d’un secrétariat d’Etat. Depuis février 2025, le sujet est porté par un Haut-Commissariat à l’enfance aux moyens et au poids politique limités, même si la famille fait partie des attributions du ministère de la santé. L’urgence est pourtant évidente.
Les besoins d’accompagnement social et de santé des enfants sont considérables du fait d’une augmentation spectaculaire de la population infantile en situation de fragilité. Celle-ci s’explique à la fois par un meilleur repérage des situations – et il faut s’en féliciter – mais aussi par la hausse de la précarité, qui constitue souvent un environnement propice aux maltraitances.
A la question de l’explosion des besoins de prise en charge s’ajoutent de fortes inégalités territoriales, l’aide sociale étant, depuis les lois de décentralisation de 1982-1983, du ressort des départements. Ces derniers consacrent une enveloppe globale de 10 milliards d’euros chaque année. Ces moyens conséquents n’empêchent toutefois pas les dysfonctionnements de cette politique publique décentralisée.
La pénurie de professionnels spécialisés, qu’il s’agisse de travailleurs sociaux ou de familles d’accueil, n’est pas seulement un problème d’adéquation aux besoins. Elle peut conduire à la mise en danger d’enfants laissés à leur famille, faute d’alternatives. Et quand ils réussissent à être placés, cela peut être dans des lieux d’accueil inadaptés.
Tout ceci est documenté dans les rapports du Défenseur des droits et du Conseil économique, social et environnemental. En avril 2025, une commission d’enquête parlementaire avait appelé à un sursaut, qui tarde à venir. La raison tient en partie à la complexité du sujet, qui touche à la fois à l’organisation de la justice, des soins, de l’éducation, qui doivent déjà gérer leurs propres carences. Aujourd’hui, le système repose largement sur l’engagement de professionnels épuisés, qui éprouvent un sentiment d’abandon.
Le chantier est immense. Il passe par le renforcement des politiques de prévention, notamment en accompagnant les familles vulnérables pour qu’elles ne basculent pas dans la maltraitance. Il s’agit aussi de renforcer les moyens des équipes de protection maternelle et infantile, aujourd’hui à la peine, et de revaloriser les métiers du social, qui sont insuffisamment attractifs.
Le projet de loi ne va pas tout régler d’un coup. Mais un énième report constituerait un signal désastreux. L’enjeu dépasse les clivages partisans. Il touche à la responsabilité fondamentale de l’Etat et des collectivités envers les plus vulnérables. Il engage la crédibilité de la parole publique, tant de fois répétée, sur la « priorité à l’enfance ». Une priorité qui, sans actes concrets et sans calendrier clair, risque de se dissoudre dans les discours. Et, comme ne cessent de le répéter les éducateurs, les enfants d’aujourd’hui formeront la société de demain. Celle-ci sera en partie à l’image de l’attention que nous aurons portée à ce sujet crucial.




















