« La première fois que j’ai réessayé un maillot de bain »

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L’épreuve est terrible pour tout un chacun. Pour l’hémiplégique moyennement hardie affrontant le miroir, elle peut être dévastatrice. C’est près de deux ans et demi après mon AVC que je me suis risquée à entrer dans un magasin Decathlon de la côte bretonne. Objectif : le rayon des maillots de bain. « Tu as vécu bien plus difficile », me disais-je dans ma conversation intime pour m’encourager sur le parking. J’avais préparé ma visite. Depuis quelques jours, j’avais étudié la question sur le site Internet de l’enseigne, comparé les modèles, matières, coupes, avis des consommateurs (nulle mention d’un avis d’hémiplégique). J’avais rêvé de ma silhouette découpée au soleil couchant sur la baie de Morlaix, mais assez peu réfléchi à vrai dire à l’utilité de l’achat : qu’allais-je faire d’un maillot une pièce en ces journées de plage sans nage ? Peut-on prétendre au maillot de bain lorsque l’on est privée de son bras et de sa jambe gauches ?

Je remettais ces questions à plus tard. Car venait l’étape cruciale : celle de la cabine d’essayage. Je me souvenais de l’été précédent, au même endroit, de la joie de découvrir l’existence de plages aménagées pour personnes handicapées, du plaisir d’être promenée sur un chariot flotteur tirée par un de mes proches, et de l’émotion puissante qui m’avait envahie la première fois que je sentis les vagues froides grignoter mes mollets. Je ne portais alors qu’une robe, j’avais laissé mon maillot à Paris. Je n’appréciais pas tant la mer que ça, mais l’idée de la possibilité d’une baignade, la volupté de sentir mon corps porté par l’eau salée, comme dans une mémoire heureuse d’enfance, me ravissait. J’eus comme un vertige en découvrant le linéaire, immense, de maillots de bain.
Il me fallait choisir rapidement un ou deux modèles ; l’heure de la cabine arrivait.

Même à l’hémiplégique, la question des habits se pose quotidiennement, sans parler de celle de la mode : que porter pour la journée qui commence ? Je dois avouer que, même avant l’accident, je n’ai jamais fréquenté les cabines d’essayage avec frénésie. Ces endroits sont pour moi plutôt ceux de la honte et des complexes, d’un malaise toujours. L’AVC n’a rien arrangé. Depuis la sortie de l’hôpital, je suis devenue une shoppeuse en ligne, je fréquente peu les boutiques, me réfugie souvent dans le nuage. Je rêve, imagine, puis je passe commande. Ma mère aussi pense que je dois améliorer mon allure. Elle choisit en général un peu grand pour moi, pour être sûre que je puisse enfiler les habits. Souvent c’est trop large. Alors je laisse de côté. Ma garde-robe est ainsi peu variée, je sais ce qui me va. Qu’importe la monotonie, mes choix s’arrêtent souvent sur un jean et pull-over bleu marine.

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