
Histoire d’une notion. Descendue des plateaux andins, l’expression rebondit depuis une trentaine d’années dans le discours public, franchissant volontiers les frontières : buen vivir. Nous l’avons encore récemment croisée dans la bouche d’un philosophe (Patrick Viveret) donnant un discours à la Gaîté Lyrique, dans un communiqué enthousiaste de la fondation Open Society de George Soros, ou encore dans une interview de la militante mapuche Moira Millan. Elle sonne bien, douce et vive. Elle se présente comme un antidote ensoleillé à la noirceur de l’époque.
Le buen vivir, littéralement « bien vivre », est un concept que l’on rattache aux cultures quechua et aymara. Il propose la vision d’un bien-être collectif qui s’oppose à la course au développement individuel et économique à tout prix. L’harmonie proposée ne concerne pas que les relations sociales : le buen vivir prône également un échange respectueux entre l’être humain et la « Terre Mère », la Pachamama. A rebours des logiques capitalistes, il pousse au partage, à la coopération, et ses résultats ne mesurent non par l’argent ou le confort individuel matériel, mais par la qualité de la santé, de l’éducation, de la culture, des relations sociales et par l’épanouissement spirituel. Un projet idéal pour la gauche, en quelque sorte.
Il s’inspire de cultures ancestrales. L’anthropologue Jordie Blanc Ansari, maîtresse de conférences à l’Institut d’études du développement de la Sorbonne (Iedes) en a étudié de près les racines. Rattaché à la cosmologie autochtone, explique-t-elle, le buen vivir est une traduction de « sumak kawsay » (en quechua) ou « suma qamaña » (en aymara). Il se fonde sur le mot « vie » (« kawsay », « qamaña »), entendu dans un sens très large puisqu’il désigne humains, animaux, plantes, montagnes, esprits, ancêtres et générations futures. « Le sumak kawsay, c’est le principe de l’harmonie, non seulement entre humains, mais aussi entre humains et non-humains », résume-t-elle.
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